- 3 millions d'euros qui s'évaporent chaque mois, perte cumulée de 23 millions
- Le seul producteur français d'acides aminés, à Amiens, ex-Metex repris par Ajinomoto
- Le dumping chinois que personne n'ose nommer dans la presse nationale
- Des salariés en grève la semaine du 19 mai, opinion parisienne aux abonnés absents
- Le mot tabou prononcé par la CFDT : protectionnisme
Petit test, gros révélateur
Trois questions rapides pour situer ton rapport au sujet. Promis, on ne note pas.
1. Une industrie française qui perd 3 millions par mois, ta réaction immédiate ?
2. Le dumping chinois, pour toi c'est ?
3. Le mot protectionnisme dans une conversation, tu le ressens comment ?
L'industrie française a un patient en soins intensifs, et personne n'allume la lumière de la chambre. Eurolysine, l'usine d'Amiens qui produit la lysine indispensable à l'alimentation animale, perd 3 millions d'euros par mois. Le coupable est connu, nommé, identifié : le dumping chinois. Le silence de l'élite parisienne est, lui aussi, parfaitement identifié.
Trois millions d'euros qui s'évaporent, et personne ne tique
Quand le PSG joue au foot, on a quinze experts en plateau dans la demi-heure. Quand une usine française perd 3 millions d'euros par mois et menace de fermer, on a un encadré dans Le Courrier picard et un sujet sur France 3 Hauts-de-France. C'est tout.
Eurolysine, l'ex-Metex repris par le japonais Ajinomoto, produit la L-lysine destinée à l'alimentation animale. C'est ce truc indispensable pour que les porcs et les poulets grandissent vite. Sans lysine, pas de viande pas chère. Sans Eurolysine, pas de lysine française. Et selon L'Usine Nouvelle, la perte cumulée atteint déjà 23 millions d'euros. Des chiffres de start-up biotech qui crame son cash. Sauf qu'on parle d'une usine centenaire, d'emplois directs amiénois, d'un savoir-faire industriel.
On parle d'une vraie chose qui fabrique un vrai produit, vendu pour une vraie consommation. Et l'usine se vide de son cash, mois après mois, dans une indifférence assourdissante. Quelques médias spécialisés couvrent : Action agricole Picarde, Web-agri, ici, Courrier picard. Le reste a regardé ailleurs. Eurolysine n'est pas dans la matinale de Léa Salamé. Eurolysine ne vendra pas de Une à Voici. Eurolysine est juste une usine. Une vraie. Qui meurt.
Le seul. Vous lisez bien, le seul
On rabâche depuis trente ans qu'il faut relocaliser, réindustrialiser, souveraineté souveraineté souveraineté. C'est dans tous les discours politiques depuis 2007, c'est dans toutes les communications gouvernementales. La République française aime tellement le mot industrie qu'elle en a fait une marotte officielle. Sauf que pendant qu'on cause souveraineté, on laisse fermer les usines qui en seraient l'incarnation.
Eurolysine est le dernier producteur français d'acides aminés. Pas un parmi plusieurs. Le dernier. Au-dessus de cette ligne dans le tableau, il n'y a personne. Si Eurolysine ferme, la lysine consommée par l'élevage français viendra à cent pour cent de Chine. La France importera donc, pour nourrir ses cochons, un acide aminé produit dans des usines où le droit du travail et les normes environnementales ne sont pas exactement ceux d'Amiens.
Joli paradoxe. On milite pour des fermes plus vertueuses, et on alimentera leurs cochons avec un additif produit aux antipodes dans des conditions opaques. C'est un peu comme vouloir du tofu bio livré par camion diesel ravitaillé au charbon. Le Courrier picard rapporte que les salariés ont l'impression de travailler pour rien. C'est la phrase la plus déchirante du dossier. Travailler bien, vendre à perte, encaisser le silence d'État. Pendant ce temps, les concurrents chinois exportent à des prix qu'aucun calcul de coût français ne peut atteindre. Et Bruxelles regarde sa montre.
Le mot chinois qu'on n'écrit pas dans Le Figaro
Tapez « eurolysine » dans Google News et regardez la liste. L'Usine Nouvelle, Action agricole Picarde, Web-agri, ici, Courrier picard. Tous des médias soit spécialisés, soit régionaux. Aucun journal généraliste national en tête de gondole. Le Figaro, aux abonnés absents. Le Monde, pareil. BFMTV, trop occupé avec un tweet de personnalité.
Pourquoi ce silence ? Parce qu'écrire « dumping chinois » sur la une d'un quotidien national, c'est admettre que le libre-échange tel qu'on le pratique a un défaut structurel grave et démontrable. C'est avouer trente ans d'erreurs sur la mondialisation heureuse. C'est, en filigrane, reconnaître que les économistes qui chantent les bienfaits du commerce depuis 1995 se sont trompés sur des secteurs entiers. Personne, dans aucune rédaction parisienne mainstream, ne veut être celui ou celle qui écrit ça noir sur blanc.
Alors on délègue à Amiens Métropole, à France 3 Régions, à Web-agri. Aux médias dont la portée politique nationale est jugée acceptable. Eurolysine est traitée comme un fait divers local. C'est pourtant un test grandeur nature de la capacité française à protéger une industrie qu'elle ne pourra jamais reconstruire si elle la perd. Ce n'est pas un détail. C'est l'inverse exact d'un détail.
Protectionnisme, huit syllabes et deux gros mots
Le délégué CFDT d'Eurolysine, Samir Benyahya, l'a dit clairement à Radio France il y a quelques mois. Sa phrase : « Il faut remettre le mot protectionnisme à la mode. » Huit syllabes. Quelques semaines plus tard, l'usine est toujours là, les manifestations continuent, et Bruxelles continue de regarder le ciel.
Le mot a un parfum interdit en France depuis 1986. Le simple fait de le prononcer dans une salle de rédaction déclenche une légère grimace, une distance polie, un changement de sujet. C'est l'odeur du soufre. Sauf que la Chine, l'Inde et les États-Unis font tous du protectionnisme, sous des noms différents : barrières non tarifaires, subventions massives, sanctions, normes spécifiques. La France et l'Europe restent à peu près les seules à confondre libre-échange avec absence totale de protection. Eurolysine est le symbole de cet aveuglement. Et quand l'usine fermera, on aura un nouveau plateau télé pour expliquer que c'était inévitable.
Questions courtes, réponses sans détour
C'est quoi exactement la lysine ?
La lysine est un acide aminé essentiel, indispensable à l'alimentation animale. On en ajoute aux nourritures pour porcs et volailles parce que les céréales naturelles n'en contiennent pas assez. Sans lysine, pas de croissance rapide. Sans croissance rapide, pas de viande pas chère dans les rayons.
Pourquoi la France ne taxe pas la lysine chinoise ?
Bruxelles tient les leviers commerciaux. Les droits anti-dumping demandent une procédure longue, une enquête, un consensus européen. L'Allemagne, gros importateur, n'a pas exactement les mêmes intérêts que la France. La souveraineté industrielle française dépend donc d'un arbitrage à 27.
Que peut faire un consommateur ?
Très peu directement. La lysine est intégrée à l'alimentation animale en amont de la chaîne, le consommateur n'a aucune prise dessus dans le rayon viande. Le seul vrai levier est politique, par la pression exercée sur les élus locaux d'Amiens et leur capacité à porter le dossier au plus haut niveau.